2-Marmottier Prunus brigantina

Publié par Yantra

Marmottier

Prunus brigantina

Prunus brigantina est un arbre fruitier sauvage que l’on retrouve en altitude dans les Alpes. Rare et discret quasiment inconnu du grand public, il est l’un des fruitiers les plus hauts d’Europe. Longtemps mal classé sur le plan taxonomique, la science a longtemps hésité à le rattacher soit aux pruniers, soit aux abricotiers.

Marmottier (Prunus brigantina) dans les Alpes françaises en 2017.jpg
Prunus brigantina dans les Alpes françaises en 2017. Stéphane Decroocq, fourni par l'auteur

Le Marmottier, Prunier de Briançon, Prunier des Alpes* ou Abricotier de Briançon (Prunus brigantina), est une espèce de plantes à fleurs de la famille des Rosacées. L'espèce est protégée à l'état sauvage.

* [fr] Tela Botanica (France métro) : Prunus brigantina Vill., 1786 [archive] 

Le nom "marmottier", parmi les nombreuses dénominations données à l'arbre (voir plus bas), vient de ses fruits, appelés "marmottes" par certaines populations alpines locales, chez qui l’espèce peut aussi être appelée "afatoulier" (et le fruit "afatous", ou "abrignon") – dérivé de l’occitan vivaro-alpin afatoule.

Prunus brigantina (ou Prunus brigantiaca) est endémique des Alpes du Sud françaises et le Piémont italien : il n’existe de façon naturelle nulle part ailleurs dans le monde. Son nom scientifique fait référence à Briançon (Brigantium à l’époque romaine), dans le département des Hautes-Alpes, où l’espèce a été décrite pour la première fois en 1786* dans l’Histoire des plantes du Dauphiné, du médecin et botaniste haut-alpin français Dominique Villars.

Marmottier Prunus brigantina par Pierre-Joseph Redouté.jpeg

Prunus brigantina par Pierre-Joseph Redouté (1759-1840)

* La première mention se trouve dans le T.1 (1786) de l’Histoire des plantes de Dauphiné, à la page 299, reprise/référencée dans le T.3 (1789) pp 535-536, contenant le texte intégral avec le contexte des herborisations du Briançonnais. La diagnose originale (en latin, selon l’usage de l’époque) est : PRUNUS Brigantiaca. Prunus floribus lateralibus glomeratis, foliis duplicato-serratis subrotundo-acutis. Villars décrit l’espèce (aujourd’hui Prunus brigantina Vill., syn. Prunus brigantiaca) comme un arbre/arbuste des environs de Briançon (Brigantium), d’où le nom. Dans le contexte de l’ouvrage, il la place parmi les Prunus et mentionne notamment ses fruits (ronds, jaunâtres) et l’huile extraite des amandes (appelée "huile de marmote", orthographe de l’époque, pour la distinguer de celle tirée de la graisse de l’animal).

Prunier ou abricotier, l'arbre fruitier alpin qui brouille les pistes

Prunus brigantina intéresse désormais à la fois les botanistes, les généticiens, les conservateurs et les sélectionneurs. Cette espèce particulièrement résiliente pourrait en effet s’avérer précieuse pour améliorer les vergers de demain et les aider à faire face à la sécheresse et à l’appauvrissement des sols. C’est ce que suggèrent les dernières études scientifiques, qui se sont appuyées sur la génétique pour reconstituer l’histoire évolutive de ce fruitier dont l’arbre généalogique a longtemps tenu du casse-tête.

Voir 
Abricot, abricotier dans Lexique "Phyto-bota"
Pruniers Prunus (dont prunelier) – Prunes (dont pruneau, prunelle)

Il y a urgence à protéger la diversité génétique du marmottier, robuste et résistant à la sécheresse. Introduire ses gènes dans les fruitiers cultivés pourrait les aider à devenir plus résilients face au changement climatique.

 

Carte d’identité d’un arbre montagnard unique

Marmottier Prunus brigantina bourgeon, photographie de H. Brisse.JPG
Photographie de H. Brisse

Prunus brigantina, photographie issue du site Internet http://sophy.u-3mrs.fr/
(qui a disparu, pour mémoire). L'accord de l'auteur, H. Brisse, se situe ici.

Véritable champion des hautes altitudes, Prunus brigantina pousse donc exclusivement dans les Alpes du Sud françaises et le Piémont italien. On le rencontre jusqu’à plus de 1 900 mètres d’altitude, ce qui le place sur le podium des fruitiers sauvages les plus hauts d’Europe.

Ce fruitier sauvage est une espèce particulièrement rustique, qui tolère des conditions écologiques difficiles. Il se développe dans des milieux secs et ensoleillés, au sein de fourrés clairsemés et de versants rocheux des montagnes*.

* [en] https://link.springer.com/article/10.1007/s11295-020-01484-6

Adapté aux conditions exigeantes de l’étage montagnard, il n’a jamais été un arbre de verger.
En revanche, son port buissonnant et ses rameaux épineux en font un excellent arbuste de haies, autrefois utilisé pour délimiter les parcelles et contenir les troupeaux lors de la transhumance.

 

Et les "marmottes" dans tout ça ?

Marmottier dans les Alpes françaises, ses fruits les ''marmottes''.jpg
Des marmottes, fruits d’un marmottier dans les Alpes françaises. Stéphane Decroocq, fourni par l'auteur

Le petit fruit jaune du "marmottier", ressemblant à un abricot, est comestible. Il est de petite taille, (2,5 cm), arrondi, à peau jaune, à chair verdâtre, consistante, et arrive à maturité en septembre - octobre.

Plutôt acide et très peu sucré, il a parfois été transformé en confiture. Mais c’est surtout son amande qui a été exploitée : on en extrayait une huile réputée pour ses usages médicinaux (un remède contre la colique, notamment). Faiblement dosée en acide cyanhydrique, cette huile pouvait également être utilisée pour la consommation alimentaire, en petite quantité.

Il y avait des moulins à huile sur toutes les Alpes du sud ; le dernier aurait fermé à Suse (Italie) en 1940. (Marie Tarbouriech 1958-2013, CBNA de Gap-Charance)

Très recherchée dans les Alpes malgré un rendement extrêmement faible – il fallait environ 10 000 amandons pour produire un litre d’huile – cette huile pouvait se vendre à un prix trois fois supérieur à celui de l’huile d’olive et deux fois à celui de l’huile de noix*.

Bien que le fruit s’appelle marmottier, le botaniste Dominique Villars donna à son huile le nom d’"huile de marmote" (avec un seul t afin de la distinguer de la véritable huile de marmotte obtenue à partir de la graisse abdominale liquéfiée de l’animal). Mais le synonyme le plus sûr, et surtout le plus adéquat, est huile d'abrignon.

"Cette appellation d’huile de marmotte [note : celle extraite du fruit] prêterait d'ailleurs à confusion, car il existe réellement de l’huile de marmotte, graisse liquide d'un rongeur bien connu, la marmotte des Alpes, Arctomys marmota L., qui donne lieu à un commerce local assez important. Il y aurait lieu d'abandonner, une fois pour toutes, cette dénomination vulgaire, erronée, qui ne répond, ni à son origine, ni à ses caractères, ni à son usage, et qui, au surplus, peut être la cause d'une confusion de produits." (Bulletin des sciences pharmacologiques, volume 28, 1921 PDF pp 575-578)

* Les fruits, nourritures ambiguës du corps et des pensées : actes du séminaire organisé du 11 au 12 octobre 2012 à Forcalquier (Alpes-de-Haute-Provence), plaquette de présentation

  

Un casse-tête généalogique enfin résolu

Les nombreux noms différents donnés à cet arbre fruitier traduisent le flou qui existe de longue date autour de sa classification taxonomique au sein du genre Prunus, qui réunit les arbres à fruits à noyau. Plus précisément, il fait partie du sous-genre Prunophora, aux côtés des pruniers et des abricotiers, un groupe d’espèces toutes originaires de l’hémisphère Nord. Sur la base de ses attributs morphologiques, il fut longtemps classé dans la section abricotiers, dont il est le seul représentant à l’état sauvage en Europe.

Mais les données génétiques racontent une histoire plus nuancée. Plusieurs études récentes ont comparé différentes espèces apparentées aux abricotiers et aux pruniers et ne s’accordent pas toutes sur la taxonomie de P. brigantina.

  • Une analyse de 71 individus sauvages de P. brigantina publiée en 2021* (à laquelle l’Inrae a participé), s’appuyant sur certains marqueurs génétiques spécifiques, a identifié trois groupes génétiques distincts et suggère que l’espèce appartient à la section Armeniaca (abricotier), en accord avec sa classification historique.
    * [en] https://link.springer.com/article/10.1007/s11295-020-01484-6
  • D’autres études (notamment publiées en 2019 et en 2021*), réalisées sur la base des séquences de génome complet, suggèrent de leur côté que P. brigantina est une espèce bien distincte de la section Armeniaca ; autrement dit qu’il ne s’agirait pas d’un abricotier.
    * [en] respectivement :
    Horticulture Research 01/01/2019 - Nature Communications 25/06/2021
Marmottiers carte individus collectés dans les Alpes du Sud françaises pour l’étude de Liu et al. 2021.jpg
Fourni par l'auteur

Carte des P. brigantina collectés dans les Alpes du Sud françaises dans le cadre de l’étude de Liu et al. 2021.
Les individus sont représentés par des points dont les couleurs correspondent aux 3 groupes
génétiques identifiés. Les noms en italique font référence aux 3 parcs naturels du sud-est des Alpes françaises dont ces groupes génétiques sont issus.

En 2026, une étude phylogénétique plus large*, à l’échelle du genre Prunus, incluant des espèces plus éloignées au plan taxonomique de P. brigantina, a attribué le marmottier à la section Prunus (prunier), et non plus à la section Armeniaca (abricotier).

* [en] https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S105579032600103X

Cette nouvelle classification est d’ailleurs en accord avec son apparence : le marmottier ressemble davantage à un prunier, notamment par ses fruits à peau lisse et les structures qui les portent, dépourvus du duvet typique des abricots.

 

Les leçons du marmottier

... pour aider les vergers face aux changements climatiques

Dans le cadre d’une initiative internationale de caractérisation de la biodiversité européenne*, un génome de référence de P. brigantina*, a été assemblé et annoté par le Genoscope, en collaboration avec l’Inrae.

* [en] Respectivement :
https://www.erga-biodiversity.eu/

https://www.ebi.ac.uk/ena/browser/view/PRJEB77724

Les études précédentes s’appuyaient sur des sections de génome ou des marqueurs génétiques isolés, non sur le génome complet de l’arbre. Le décryptage de celui-ci va nous permettre de repérer les régions génomiques que le marmottier partage avec ses plus proches cousins, pruniers. C’est en comparant ces zones partagées que nous pourrons reconstituer l’arbre généalogique des pruniers et comprendre un peu mieux l’origine du marmottier, tout en ciblant des gènes d’intérêt en lien avec sa résilience ou ses qualités naturelles.

Le génome de cet arbre sauvage pourrait bien s’avérer précieux pour assurer l’avenir de nos vergers face au changement climatique. En effet, il constitue un réservoir de gènes pour assurer la robustesse des espèces cultivées. Au fil de la domestication, nos fruits modernes ont souvent perdu une partie de leur bagage génétique. Or les cousins sauvages, eux, ont conservé ces gènes oubliés.

Cousin de la prune européenne et de la prune américano-japonaise, le marmottier s’est adapté aux conditions extrêmes des montagnes, s’épanouissant sur des sols pauvres et dans des milieux très secs. Cette robustesse naturelle représente une mine d’or. En puisant dans ce réservoir de diversité génétique, les chercheurs espèrent créer des variétés de pruniers plus résilientes, mieux armées pour faire face au changement climatique tout en se passant d’arrosage intensif et de traitement chimique.

Voir Prunier du Japon Prunus salicina, Mume Prunus ume, dans Pruniers Prunus

Mais, aujourd’hui, les populations de marmottiers sont fragilisées. Sous l’effet des activités humaines, du surpâturage et du développement des pistes de ski en hiver, son habitat est fragmenté, isolant les arbres les uns des autres. Le marmottier ne pousse désormais plus que dans des zones de plus en plus localisées* (dans le Queyras, le Mercantour et les Écrins, notamment), dont il est urgent, pour la sauvegarde de l’espèce, de protéger les trois populations génétiquement distinctes.

* [en] https://link.springer.com/article/10.1007/s11295-020-01484-6 

Préserver la diversité des fruitiers sauvages dans des vergers de conservation

Pour sauver ce patrimoine unique et éviter que sa diversité génétique ne disparaisse sur le terrain, les scientifiques ont trouvé la parade : les vergers conservatoires.

Marmottiers dans un verger conservatoire du Centre de ressource biologique (CRB).jpg
Marine Delmas, fourni par l'auteur

Des P. brigantina dans un verger conservatoire du Centre de ressource biologique (CRB)
Prunus de l’Inrae, abritant également d’autres espèces apparentées.

Le principe ? Recueillir et cultiver des arbres hors de leur milieu naturel, pour les mettre à l’abri. Dans cette optique, une équipe de chercheurs de l’Inrae a déjà sélectionné une petite quarantaine d’individus stratégiques. Cette mini-collection a été pensée pour regrouper et sauvegarder, à elle seule, l’ensemble de la diversité génétique connue de l’espèce.

Protéger cette espèce, ce n’est pas seulement préserver un arbre rare et unique en France : c’est garder une bibliothèque de gènes disponibles pour la recherche et, peut-être, pour les vergers de demain. Derrière un arbre de montagne discret se cache une question très actuelle, celle de la manière dont on protège et valorise la diversité sauvage pour mieux préparer les vergers de demain.

La suite

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Sources

Largement inspiré de

Tela Botanica [archive] via The Conversation : lire l’original [archive]
Un article de Tiphaine Bacot, Marine Delmas et Véronique Decroocq, de Inrae :
Tiphaine Bacot est enseignante-chercheuse contractuelle en génétique ; Marine Delmas, chercheuse ; Véronique Decroocq, directrice de recherches et coordinatrice du projet Horizon Europe FRUITDIV, travaillant sur la diversité des espèces sauvages apparentées aux espèces cultivées fruitières.

Avec la participation de Wikipédia (+ autres articles)

Voir aussi Posidonie Posidonia

Documentation du CBNA

Bryologie (étude de 3 embranchements de plantes terrestres qui ne possèdent pas de vrai système vasculaire, les mousses, hépatiques et anthocérotes)
Glossaire
Les herbiers 

Histoire des plantes du Dauphiné

Histoire des plantes du Dauphiné de Dominique Villars (1745-1814) est un guide botanique dédié à la flore de la région française du Dauphiné. Les lecteurs intéressés par la botanique et l'Histoire de la France l'apprécieront pour son entière complétude et son style élégant (Google Livres).

Autres ouvrages de Dominique Villars 

Bulletin des sciences pharmacologiques

Les Annales pharmaceutiques françaises (abrégé en Ann. pharm. fr) est une revue scientifique à comité de lecture, organe de l'Académie nationale de pharmacie, publiée depuis 1809.
Les articles présentés abordent tous les domaines de la pharmacie. Au cours de son histoire, le journal a plusieurs fois changé de nom
1,2 :

Bulletin de pharmacie, 1809-1814 (ISSN 0150-9284)
Journal de pharmacie et des sciences accessoires, 1815-1841 (ISSN 0368-3869)3
Journal de pharmacie et de chimie, 1842-1942 (ISSN 0368-3591)4, qui fusionne avec le
Bulletin des sciences pharmacologiques5 (ISSN 0366-3493) pour donner :
Annales pharmaceutiques françaises, 1943-en cours (ISSN 0003-4509)

1. "L’Histoire des Annales pharmaceutiques françaises. 1809–2009" Ann. pharm. fr., vol. 67, no 6,‎ , pp 380-390 (ISSN 0003-4509, DOI 10.1016/j.pharma.2009.08.001)
2. "Journaux pharmaceutiques" Bruno Bonnemain sur www.shp-asso.org, Société d'Histoire de la Pharmacie
3. "Archives du Journal de pharmacie et des sciences accessoires" Gallica, BNF 1815-1841
4. "Archives du Journal de pharmacie et de chimie" Gallica, BNF 1842-1892
5. Bulletin des sciences pharmacologiques, par exemple volume 28, 1921

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